J’ai peur des nouvelles. J’ai peur de ce qui peut arriver. J’ai
peur du téléphone.
Je
suis dans un appartement, en Abitibi, l’année de mes vingt ans.
La pire de ma vie. J’ai quitté la France pour travailler en stage
dans une entreprise depuis un mois. J’ai laissé ma famille et ma
mère à la maison, avec un cancer généralisé. Je voulais vivre ma
vie et je l’aimais, mais elle était malade et depuis si longtemps. Je
ne voulais pas ne pas partir. Mais je lui ai dit : « je
peux rester ici si tu veux ». Je m’étais presque battu pour
pouvoir partir, si loin, si longtemps. Un jour, elle m’a dit
qu’elle prierait pour que je n’y aille pas. Ça m’a rendu
profondément triste. C’est certainement la seule fois qu’elle
m’a rendu si triste. En cherchant bien, je pourrais trouver une autre
situation, mais pas plus, c’est sûr.
Je
connaissais son état mais je n’en avais pas pris conscience. Je le
connaissais mais je ne le savais pas. Je ne le savais pas.
Dix
jours après mon arrivée, une nouvelle vie avait déjà commencé
avec une colocataire imposée par les circonstances. Le téléphone
sonne. Maman va mourir. Il faut rentrer pour lui dire au revoir.
Depuis la mort de mon grand-père, dix ans plus tôt, je sais quand
je vois les membres de ma famille pour la dernière fois. Oui, je
vais rentrer pour lui dire au revoir. Même si je sais que quand je
l’ai embrassée avant de partir, dix jours plus tôt, c’était la
dernière fois.
Bien
sûr, ma mère est morte avant que j’arrive. C’est le plus
monumental coup que j’ai jamais reçu. Je suis une fourmi noire qui
cherche à échapper à son destin mais qui voit l’ombre du pouce d'un enfant qui se rapproche et qui l’écrase. Sans pitié. Comme
un enfant. La vie est cruelle comme un enfant.
Je
reste un mois. C’est la première fois que je suis dans la même
pièce qu’un mort, même si j’en avais déjà vu un. C’était mon
grand-père, qui avait voulu mourir dans sa chambre. Ils m’ont dit
de ne pas aller le voir. Je n’y suis pas allé. Mais en passant
devant sa chambre, j’ai entr’ouvert la
porte. Alors ça ressemble à ça, la mort. Un vieux monsieur endimanché sur son lit qui dort sur le dos. Moi qui pensais que les morts
avaient toujours les bras écartés, comme Jésus sur la croix.
La
suite fut de mal en pis. La maison funéraire, l’enterrement, les
chansons qu’elle aimait et qu’on a décidé de passer. Ce sont
encore aujourd’hui les plus douloureuses. Et il y a la mesquinerie des gens
qui cancanent sur ceux qui sont venus, sur ceux qui ne sont pas là. Et le
pire crime, celui de ceux qui disent qu’ils seront là, et qui
disparaissent. Ce n’est pas un crime prémédité. C’est un crime
de circonstance. On se sent mal, on ne sait plus quoi dire, on dit ce
que l’on a toujours entendu. J’aurais pu être ce criminel.
Peut-être l’ai-je été, d’ailleurs.
Et
puis le monde, cet ingrat, qui continue à tourner. Il ne sait pas
que tout est fini. Les gens s’énervent, rient, pleurent pour des
bêtises. Ils ne savent pas que tout est fini. Et je dois penser à
retourner à mon stage. Je sais que tout n’est pas fini.
Les
mois passent. Un à la maison, pour être avec la famille. Le grand
drame, la maladie de Maman, fait place à un autre que l’on croyait
effacé. La maladie de ma sœur Isa. Cette tumeur cérébrale
freinable mais incurable que l’on avait presque oubliée. Elle va à
l’hôpital. Je suis loin, je n’en sais pas et l’on ne veut pas
m’en parler. Mon père ne veut pas. De toute façon, je ne crois pas
qu’il puisse. Nous parlons tous les jours au téléphone. Je lui
demande toujours des nouvelles de ma sœur. « Oh, tu sais, ça
ne va pas fort ». Comment ça pourrait aller fort ? Elle a
une tumeur au cerveau.
Mais
un jour, mon autre sœur Aurore m’appelle, ou me rappelle. Il faut
que tu reviennes, Isa est morte.
J’ai
peur des nouvelles. J’ai peur de ce qui peut arriver. J’ai peur
du téléphone.